Il ne savait pas depuis combien de temps il fixait cette peinture. Tout lui avait semblé s'être arrêté, et lui-même n'avait plus conscience de sa propre existence. Seuls ses yeux liant son esprit à la toile étaient encore mobiles, concentrés, comme semblant scruter les moindres détails que l'artiste aurait laissé au moment de sa création. Ce paysage lui évoquait des souvenirs, eux-mêmes se mêlant à son imagination. Son cœur était pourtant lourd, comme angoissé, prisonnier d'une question restée sans réponse. Il resta encore là, muet, immobile, reconstituant un puzzle imaginaire, cherchant à comprendre la raison liant l'idée à l'acte.
Le temps continuait de passer, et il lui fallait maintenant quitter la galerie. Rattrapé par les banalités de la vie, les horaires, les taches quotidiennes, la préparation du lendemain, il s'éloigna lentement du tableau, comme s'il se séparait avec douleur d'une partie de lui-même. Un dernier regard, puis les yeux quittèrent le cadre pour reprendre une activité normale: le sol, les murs, les autres peintures présentes, et les quidams se déplaçant au milieu de tout cela.
Dans un angle de la galerie, un coin mal éclairé où se trouvaient une chaise et un petit meuble avec des prospectus, le regard de l'homme croisa celui d'une autre personne: une femme, sans doute d'un âge similaire au sien, les cheveux noirs, mi-longs, le regard perdu et la démarche hésitante. Ils s'arrêtèrent tous les deux lorsqu'ils se croisèrent, comme pour laisser passer l'autre dans cet endroit un peu exigu. La gêne se mêla à la maladresse d'aborder l'autre pour formuler les premiers - et peut-être les seuls - mots qu'ils s'échangeraient durant leur existence. Puis leurs regards se trouvèrent: sans savoir vraiment pourquoi, l'homme ne pouvait s'empêcher de fixer avec insistance les pupilles de la femme qui lui faisait face, comme si quelque chose - une réminiscence - venait de le traverser. Quant à la demoiselle, elle était désarmée par cette rencontre, et le simple fait que cet homme au regard interrogateur la fixait rendait confus ses pensées et ses gestes, ne lui permettant plus d'effectuer la moindre action concrète.
Au bout de plusieurs longues secondes, l'homme ressentit lui-même la gêne de fixer cette inconnue. Il recula d'un pas, balbutia quelques banalités avant de se confondre en excuses, la laissant passer. Après avoir remercié d'un geste de la tête son interlocuteur, la femme fit quelques pas, avançant lentement, comme si elle ne contrôlait plus ce qu'elle voulait faire. L'homme ne put s'empêcher de continuer à la regarder s'éloigner, comme possédé, détaillant avec autant de précision les cheveux de la jeune femme qu'il avait détaillé avec soin les contours du ruisseau s'écoulant sur le tableau. Le genre d'instant qu'il aurait voulu ne jamais voir s'arrêter, espérant à chaque instant que la personne se retourne, ou qu'un mot supplémentaire sorte de sa bouche afin de faire durer la scène.
Mais rien de tout cela ne vint. L'homme se retourna alors, sortant de la galerie, les idées confuses. La femme arriva quant à elle à la fameuse toile. Celle-là même qu'elle avait peinte, quelques semaines plus tôt. Elle la regarda à nouveau, perdue dans ses pensées, encore troublée par cette rencontre éphémère. Puis, après un temps, elle s'en alla à son tour, comme si rien de tout cela n'avait eu lieu.