La première fois qu'il la vit, il l'avait vraiment trouvée très belle. Peut-être pas le coup de foudre, mais plutôt une attirance mesurée envers un autre être à qui on semble correspondre, comme si on n'avait pas eu besoin de parler pour se comprendre, comme si le regard, la façon de se comporter et les gestes anodins de la vie courante vous éprouvaient plus encore que n'importe quoi. Et puis, la vie a poursuivi son parcours, et rien ne se passa jamais entre eux. De toute façon, il pensait que cette personne n'avait pour lui aucune attirance particulière, sinon leurs regards se seraient croisés, ou quelques mots eurent pu être échangés - quelques mots sans aucun sous-entendu, mais qui auraient pu sembler naturels, ou tout du moins leur faire partager un instant privilégié qu'ils auraient alors gardé secrètement au fond de leur cœur.
Au bout d'un certain temps, ce sentiment ressenti au départ se cristallisa, s'enterrant de lui-même sous les flots des mois s'écoulant, tant et si bien qu'on aurait pu croire que rien avant n'avait existé. Certes, il subsistait encore parfois un léger malaise quand il s'approchait trop d'elle, ou lorsqu'il fallait échanger un peu plus que des banalités pour une raison ou pour une autre; mais en tout état de cause, la subite passion ressentie lors des premiers regards eut l'air d'un lointain souvenir, d'une erreur de parcours ou d'un sentiment pas franchement établi. Chacun fit sa vie l'air de rien, se disant probablement que, finalement, c'était mieux ainsi, qu'aucun avenir n'était à rechercher dans tout cela.
Un jour de relâchement, la jeune femme ne sembla pas au plus haut de sa forme. Affecté de ressentir pareille empathie et ne pouvant décemment la laisser dans une situation où elle paraissait ne pas être au mieux, il fit le premier pas et ouvrit une brèche dans leur relation: l'intention était louable, la situation anodine, la démarche somme toute exempte de toute initiative malhonnête. Néanmoins, ils eurent la faiblesse de se parler, de se livrer ne serait-ce qu'un peu et de se trouver l'un l'autre une oreille attentive, une occasion de pouvoir échanger sereinement, une manière bien à eux de se trouver alors que rien n'aurait jamais existé sans cela.
Étrangement, ce rapprochement eut l'air logique, spontané, naturel: on aurait dit que le temps n'avait attendu que cela et que, malgré tous les efforts consentis pour l'éviter ou l'oublier, ils avaient été happés sans le vouloir par ce qui se trouvait là, quelque part, depuis le début. Pourtant, leur ressenti ne pouvait être identique sur le sujet: ils étaient des personnes fondamentalement différentes, avaient eu des vies différentes et percevaient forcément, de fait, les choses de manière différente. Du coup, ce qui aurait dû sembler normal en les rapprochant ne fit que les éloigner davantage, compliquant une relation auparavant inexistante par des sentiments confus sans fondement et sans avenir. Cela devaient-ils les empêcher d'échanger, de se comprendre, et d'avancer quelque part ?
La dernière fois qu'il la vit, il l'avait trouvée resplendissante. Ce n'était pas le coup de foudre, mais l'accomplissement d'un long apprentissage de l'autre qu'il avait fini par accepter en lui-même. Oui, il l'aimait, sans raison, sans explication, sans y voir un quelconque intérêt, et sans y voir une quelconque porte de sortie. Maintenant, il n'avait plus qu'à le regretter amèrement. Et souffrir un certain temps de ce sentiment au goût désagréable d'inachevé.