vendredi 24 février 2017

Charles Ier

Il s'appelait Charles, mais peu importait son nom. Il était un tout, le début et la fin de chaque chose. Il était également le néant, primitif parmi les êtres peuplant par milliards cette planète bercée au milieu du cosmos. Charles était normal. Intégré, sans histoire - ou avec des histoires aussi semblables qu'en auraient ses contemporains -, sans but malgré sa vie et ses activités. Quand Charles regardait par l'immense fenêtre du bâtiment où il se trouvait, il n'y voyait rien sinon le tableau morne d'un présent inintéressant. Charles était avenant, prévenant, à l'écoute ; il lui semblait que personne n'avait rien à lui reprocher. Il fut parfois dissipé par le passé, mais il s'était assagi depuis. Le temps, son office, tout ça. Qu'attendait-il devant cette baie vitrée ? Des gens, qu'il connaissait plus ou moins, passaient parfois alors que le soleil, masqué toute la journée, disparaissait lentement dans la pénombre. Une phrase ou deux étaient parfois lâchées, cyniques, dans l'obscurité grandissante. Pourquoi était-il là ? Pourquoi maintenant ? Pour quoi faire ? Il aurait été idiot de vouloir répondre à ces questions, quand bien même elles se posaient. Charles pensait que rien n'était immuable. Il suffisait de faire, d'agir pour déclencher des événements. Mais en avait-il l'envie ? Ou seulement la force ? Il se croiserait lui-même qu'il serait probablement consterné par sa propre vision. Charles était perdu dans les flots de son propre esprit vagabond. Son expérience pourrait peut-être se voir transmise aux autres afin qu'ils puissent prendre du recul sur leur situation. Lui, il avait tant pris de recul que le fossé imaginaire se trouvait sur ses talons. Mais contempler avec autant de clarté toute cette médiocrité était-il salvateur ? Charles n'était pas du genre à s'appitoyer sur lui-même. Simplement, et comme cela lui semblait sain, il se posait des questions. Et se remettait lui-même en question. Constamment. Etait-ce réellement sain ? Ou n'était-ce qu'un premier pas vers la folie ? Cette différence de compréhension et de positionnement lui semblait fine, comme tant d'autres choses. Charles se connaissait et connaissait son environnement. Il pouvait faire des choix et modifier des variables s'il le souhaitait. Mais que désirait-il ? Le savait-il seulement ? Le temps continuait de s'écouler et les gens à partir. Et lui-même finit-il par partir.

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mardi 10 avril 2012

Parenthèse spatiale

Les jours passaient, identiques aux précédents, identiques aux suivants. Inerte, semblant se contenter de ce qu'il subissait, les joies comme les peines quotidiennes lui semblaient fades, bien loin de tout ce qui aurait dû être sa réalité. Et au fond de lui, il se rendait compte que seuls la souffrance, les moments difficiles et les pires situations lui étaient profitables: oui, au fond de lui, il était meurtri par ces situations qu'il n'avait pas pu contrôler ni maîtriser, mais c'est par elles qu'il ressentait cette flamme de la vie qui brûlait intensément en lui.

En fixant son casque machinalement, il se rappelait son objectif: réparer une partie de son vaisseau dérivant dans l'infini de l'espace. Vu de l'extérieur, il paraissait serein, maître de la situation, de ces gestes et de ses pensées, fixé sur son seul objectif. La combinaison qu'il portait pesait de tout son poids sur son corps, ralentissant ses gestes, compliquant ses réflexes. Le sas s'ouvrit dans un bruit sourd, puis il y entra. Là, dans cet endroit semblant représenter un couloir entre les mondes, il réfléchissait: serait-il dans une situation identique une fois mort ? Traverserait-il une porte vers un autre univers, moins accueillant, plus hostile ?

L'accès vers l'extérieur s'ouvrit à son tour, et il coupa toute réflexion. Bien arnaché, il s'assura deux fois que rien ne mettrait en péril sa sortie. Pourquoi attacher soudainement tant d'importance à la vie ? Nous paraît-elle moins futile dans les moments critiques ? Un sourire marqua son visage. Il se demanda même pourquoi il souriait, subitement, devant l'ineptie de ses propres questionnements. Enfin, il sortit, le regard décidé. Là, dehors, tout était sombre, comme mort. Sa respiration se fit plus marquée, comme voulant s'assurer qu'il était bien présent, qu'il pouvait survivre à ces lieux. Il était comme oppressé, et se dit qu'il allait se dépêcher de réparer cet impact pour rentrer au plus tôt. Il se mit donc en route et longea son vaisseau en suivant une échelle: d'ailleurs, il n'eut même pas à s'écarter de ce chemin pour trouver ce pour quoi il était sorti. Se saisissant de ses outils, il fixa un matériau solide pour boucher un interstice, puis appliqua une sorte de colle. C'eut l'air simple, mais il ne fallait ici rater aucun mouvement: le droit à l'erreur n'existait pas, ou peu.

A cet instant, et alors qu'il aurait dû simplement faire demi-tour et retourner en cabine, son regard se porta sur une étoile, lointaine, brillante, énigmatique. Son cœur se serra, il déglutit, puis diverses pensées l'atteignirent: y avait-il une vie, là-bas ? Quelqu'un regardait-il dans sa direction en ce même moment ? Cela le rassurait-il de se dire cela, ou cela l'inquiétait-il ? Et puis, finalement, que faisait-il ici ? Ses yeux se perdirent dans le noir abyssal qui l'entourait, et il eut comme une envie stupide de se laisser happer par la luminosité de cette astre lointain. Stupide ? Vraiment ? Il saisit le mousqueton qui le retenait à la vie, et hésita un très court instant avant de se détacher, l'air de rien. Il aurait encore pu se rattraper, revenir, mais son acte était décidé, réfléchi, sensé.

Après tout, quelqu'un l'attendait-il quelque part ? Qui se souciait finalement de lui ? Et quand bien même y aurait-il des personnes se préoccupant de ce qu'il devenait, y avait-il vraiment une place pour lui quelque part sur cette Terre ? Il lui semblait présentement que sa place était là, dans cet immense espace, à dériver. En prenant cette voie, il eut l'air soulagé, serein, heureux, accompli. Son passé ne lui revint même pas en tête. Il eut cette impression du devoir accompli, l'impression d'avoir toujours fait ce qu'il fallait, même si rien ne s'était forcément passé comme il l'avait espéré. Là, c'était juste que l'occasion s'était présentée, alors il l'avait saisie.

Il dériva, longtemps, au milieu de cet infini. Il ne bougeait même plus les membres, il se laissait complètement aller, le regard perdu vers le néant. Au bout d'un certain temps, l'oxygène se fit plus rare, petit à petit. Une sorte de sommeil commença à le prendre, doucement. Ses yeux commencèrent à se fermer, sa respiration se faisant plus espacée, plus lente. L'étoile brillait toujours au loin. Et ceux qui l'avaient connu, ceux qui le connaissaient jusqu'à présent, tous furent soudainement pris d'une sorte de légère douleur dans la poitrine. Ils regardèrent le ciel, de là où ils se trouvaient, impuissants, interrogatifs. Puis ils reprirent leur vie, comme si de rien n'était.

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